
De plus en plus de sociétés sollicitent elles-mêmes le regard critique d’ONG ou d’experts indépendants en matière de responsabilité sociale et environnementale.
Le temps de l’entreprise autiste est révolu. Traditionnellement, les dirigeants de sociétés se contentent de rendre des comptes à leurs actionnaires. Mais au fur et à mesure que les enjeux de responsabilité sociale et environnementale prennent de l’ampleur, les entreprises sont amenées à prendre en compte l’avis d’acteurs extérieurs. Exemple concret chez Lafarge : le groupe cimentier exploite de nombreuses carrières à travers le monde. Il se doit de dialoguer avec les chasseurs, parce que la création d’une carrière restreint leur terrain de chasse ; avec les habitants, parce qu’il les contraint à laver régulièrement leur voiture à cause des retombées de poussières ; avec les écoles lorsque les camions passent à proximité des établissements aux heures de sortie des enfants...
Concertation
Tous ces acteurs font partie de ce que l’on appelle les parties prenantes de l’activité industrielle («stakeholders» en anglais). Selon une définition classique, les parties prenantes sont «tous les acteurs, internes ou externes à une entreprise, concernés par son bon fonctionnement», précise Sylvie Noguer (An. 87), directrice du département Développement durable chez Deloitte Consulting. Au même titre que les clients et les fournisseurs, les riverains et les organisations non gouvernementales (ONG) sont des parties prenantes qui, par leurs conseils et leurs critiques, peuvent accompagner l’entreprise dans sa démarche de développement durable.
Bien sûr, ce principe n’est pas totalement nouveau. Un peu comme le monsieur Jourdain de Molière énonçait de la prose sans le savoir, chez Lafarge, on estime dialoguer avec les parties prenantes depuis longtemps. «Si nous ne l’avions pas fait, nous aurions des problèmes dans le monde entier», assure Olivier Luneau, directeur du développement durable et des affaires publiques du groupe. Il est vrai que, pour un métier industriel lourd comme celui de cimentier, l’acceptabilité de l’activité par les communautés locales est primordiale. Ainsi, les responsables de chacun des 2 000 sites de production de Lafarge sont formés au dialogue avec les parties prenantes. Dans ses formes les plus légères, ce dialogue peut consister en de simples réunions d’information. Mais il peut être poussé jusqu’à la constitution de groupes de travail dans la durée, s’apparentant à de la codécision. Encore faut-il que ces concertations ne se limitent pas à des exercices creux, destinés à donner l’illusion d’une entreprise citoyenne. «Nous souhaitons engager un réel dialogue au plus haut niveau de l’entreprise pour influencer les choix stratégiques», explique Farid Yaker, secrétaire général de l’ONG Environnement, développement et action (Enda) et membre du panel de parties prenantes d’EDF. Car le dialogue avec les parties prenantes s’effectue aussi au niveau global. Des panels de parties prenantes ont été constitués par un nombre
croissant de grands groupes: EDF, GDF, Areva pour ne citer que des sociétés françaises. Celui de Lafarge, créé en 2003, se réunit deux fois par an, en présence de hauts dirigeants du groupe. Réunissant ONG, experts indépendants, syndicalistes, investisseurs «socialement responsables» ou représentants d’institutions internationales, ces panels examinent les politiques de développement durable de l’entreprise. «Trop souvent, les rapports de développement durable sont réalisés par la direction de la communication des entreprises : c’est une catastrophe, juge Farid Yaker. Le rapport énonce que tout est beau, que tout est parfait.»
Les PME à l’écart
Ces panels représentent une institutionnalisation du dialogue avec les parties prenantes. Cette évolution soulève quelques questions. Il faut d’abord que les membres sollicités par l’entreprise aient une certaine légitimité. Il faut aussi qu’ils acceptent d’entrer dans ce dialogue. Certaines ONG refusent, jugeant plus efficace la posture de confrontation avec les grandes groupes. Pourrait-on imaginer Greenpeace participer au panel de parties prenantes d’EDF ou d’Areva ? «La culture du dialogue ONG-entreprise démarre tout juste, estime Farid Yaker : certaines ONG anglo-saxonnes sont en pointe, comme WWF et Care.» Ces deux associations sont d’ailleurs membres du panel de parties prenantes de Lafarge. Fait surprenant, certaines associations sont
payées par les grands groupes qu’elles observent. Ainsi, Lafarge verse 1,5 million d’euros par an au WWF: les deux entités ont signé un accord de partenariat sur plusieurs années. Ce financement est-il compatible avec le rôle d’observateur indépendant que les ONG sont censées jouer ? «C’est une position délicate, mais pas totalement impossible à tenir», juge Farid Yaker. Chez Lafarge, on assume: «Il y a un travail réalisé par les experts du WWF. Par exemple, lorsque nos émissions de CO2 sont auditées, les résultats sont étudiés par le WWF, détaille Olivier Luneau. Il peut y avoir rémunération lorsqu’il y a travail. Sinon effectivement, cela serait problématique: cela ne doit pas être du mécénat.» L’ensemble de ces questions reste toutefois l’apanage des grands groupes. Pour les petites et moyennes entreprises (PME), le développement durable et l’ouverture au regard d’observateurs extérieurs sont souvent des enjeux lointains. C’est du moins ce que constate Thierry Vincent, chargé de mission au sein de l’Arene Ile-de-France (Agence régionale de l’environnement des nouvelles énergies). Il souligne «la grande solitude et le manque de disponibilité du chef d’entreprise». Pour ce dernier, les questions environnementales sont des préoccupations moins immédiates que les questions liées à la (sur)vie de son entreprise : comment financer son activité, comment recruter sans se tromper, comment assurer la transmission de l’entité. «Pourtant, les PME ont de nombreux besoins, mais elles disposent de très peu de moyens, remarque Thierry Vincent : la zone d’activité économique (ZAE) est l’échelon pertinent pour y répondre.» Ces zones groupant plusieurs entreprises ont une taille critique pour mettre en place des solutions mutualisées, en matière de mobilité des salariés, de maîtrise des rejets d’eaux usées, de collecte et de recyclage des déchets, de développement des énergies renouvelables... «Pour se convertir au développement durable, la motivation des PME pourra aussi venir de la pression exercée par les grands donneurs d’ordre», ajoute Isabelle Videlaine-Traxel, de la Chambre de commerce et d’industrie de Paris qui, comme la plupart des CCI, propose des sessions de sensibilisation aux entreprises de leur région. D’une façon ou d’une autre, la démarche de développement durable gagnera du terrain dans les PME.
Patrick Clève
Arts et Métiers Magazine n°303 - septembre 2006
Sommaire de la rubrique
- Développement durable : les entreprises s'ouvrent au dialogue
- Ce qu'il faut savoir sur la garde à vue










