
Selon Jean-Paul Hautier, directeur général de l’Ensam, l’ingénieur Arts et Métiers réunit toutes les conditions pour concilier environnement, rentabilité économique et attentes sociales. En s’appuyant sur son sens du concret et sa faculté d’adaptation, il saura relever les défis technologiques de demain et être reconnu à l’international.
De quelle manière les ingénieurs peuvent-ils jouer un rôle pour améliorer la qualité de la vie ?
Encore faut-il s’entendre pour la définir. C’est une notion subjective dans laquelle chacun se détermine par rapport à ses aspirations, sa vision de la société, son mode de vie, mais aussi tout ce qui nous entoure. L’ingénieur a un rôle majeur à jouer dans ce domaine, car il constitue l’interface entre l’Homme et son environnement et dispose d’un large éventail d’aptitudes pour résoudre des problèmes technologiques complexes. Il doit concevoir et fabriquer en pleine conscience des contraintes environnementales. Pour tendre vers une qualité de vie, il faut assurer l’harmonie entre l’environnement artificiel, celui que l’Homme a créé, et la nature. Prenons l’exemple de l’automobile: on ne peut nier que celle-ci contribue à la qualité de vie en nous apportant la mobilité ; dans le même temps, elle participe à la détérioration de notre environnement. Il revient aux ingénieurs de mettre au point des voitures moins polluantes qui préservent à la fois notre confort et notre environnement.
Comment ces exigences se concrétisent-elles dans la formation des ingénieurs ?
Cette notion de qualité de vie est indissociable de celle de développement durable. On ne peut pas revendiquer une qualité de vie si on met en péril le bien-être et les ressources des générations futures. La formation des ingénieurs doit évoluer autour des trois piliers du développement durable : le social, l’économique et l’environnemental. Cette déclinaison vise à harmoniser et à coordonner l’Homme et sa qualité de vie. Elle doit servir de fil directeur à la formation des ingénieurs, au sein de laquelle on ne peut plus dissocier sciences, technologie et environnement : les sciences servent la technologie qui elle-même doit servir l’Homme dans, et pour son environnement. Cet aspect est bien le nouveau paramètre à prendre en compte dans la formation des ingénieurs. À l’époque des Trente glorieuses, la finalité des réalisations techniques était économique : du moment qu’elles étaient rentables, on se souciait moins de leurs conséquences pour l’environnement. Aujourd’hui, l’ingénieur doit adopter un nouvel état d’esprit qui consiste à se demander à chaque étape de conception et de fabrication quel est l’impact de son travail sur l’environnement.
Ces nouveaux paramètres impliquent-ils l’enseignement de nouvelles matières aux élèves-ingénieurs ?
Je dirais plutôt qu’il s’agit d’une nouvelle façon d’enseigner les disciplines fondamentales. La formation Fite (Formation d’ingénieurs technologues pour l’Europe) [NDLR : la rénovation du cursus Arts et Métiers lancée en 2003 – voir AMM décembre 2004], constituée par les six capacités, reste plus que jamais notre ossature. Il ne faut surtout pas craindre d’affirmer qu’aux Arts et Métiers, on pratique le génie mécanique, le génie industriel et le génie énergétique: c’est la marque de fabrique de l’École et cela doit le rester. Mais il s’agit aujourd’hui de parler de produits durables, recyclables et de procédés non polluants, dont la facture énergétique est minimale, tout comme on recherchera une utilisation rationnelle de l’énergie, ainsi qu’une industrialisation offrant le meilleur compromis entre rentabilité, acceptabilité et maîtrise des risques. Cette évolution va bien entendu apporter des changements dans le contenu des enseignements. Lorsqu’on travaille aujourd’hui sur la résilience des matériaux, on ne peut occulter la quantité de CO2 générée pour produire tel ou tel matériau ou la part recyclable des uns ou des autres.
Comment forme-t-on les ingénieurs à répondre aux nouvelles attentes de l’industrie et de la société en général ?
Toute la difficulté du métier réside actuellement dans la capacité à concilier environnement, rentabilité économique et attentes sociales ; c’est tout l’enjeu d’aboutir à une industrialisation acceptable et rentable. Ce n‘est pas une mince affaire que de mettre en oeuvre ces impératifs. Mais apporter une réponse aux attentes sociales ne concerne pas seulement la formation, mais aussi l’institution. Si on se réclame d’une entité qui promeut les valeurs du développement durable, cela implique par exemple que l’on recrute des étudiants dans les milieux dits défavorisés, que l’on soit capables de faire venir des élèves handicapés à l’Ensam, mais aussi d’attirer des filles vers notre filière d’ingénieur en mécanique.
La spécificité de l’ingénieur Arts et Métiers (homme de méthodes, concepteur, ayant le sens du concret) a-t-elle encore un sens au XXIe siècle ?
Cette spécificité n’a jamais eu autant de sens qu’aujourd’hui. Je considère comme essentiel que les jeunes qui intègrent aujourd’hui les Arts et Métiers soient bien sensibilisés à ces valeurs. C’est à nous, responsables de l’École, de placer cette spécificité comme motrice de la qualité de vie. Il faut éprouver de la fierté à devenir ingénieur, vouloir exercer ce métier pour répondre aux attentes de la société, tout en participant à la compétitivité et en préservant notre environnement. N’ayons pas peur d’affirmer que l’ingénieur est un maître de la technologie et qu’il possède toutes les qualités pour veiller sur notre environnement, en s’appuyant justement sur ces spécificités qui sont le sens du concret et le pragmatisme. Insistons sur le fait que l’ingénieur est un concepteur de produits durables et qu’il incarne ces valeurs humanistes propres au développement durable. La qualité de vie ne consiste-t-elle pas à savoir que nous sommes entourés d’ingénieurs qui maîtrisent la technologie et que nous pourrons aller et venir en toute quiétude dans un environnement empreint du passage de l’Homme, une empreinte douce préservant l’intégrité de tous et de tout ?
Le «terrain de jeu» des ingénieurs s’est considérablement élargi, sous l’effet de l’apparition de nouveaux métiers et de la mondialisation. Comment leur assurer la meilleure employabilité dans ce contexte ?
Le fait que l’employabilité de l’ingénieur se conçoive aujourd’hui à l’échelle internationale est pratiquement devenu un dogme. L’expérience à l’étranger est une nécessité pour nos élèves : elle amène une pratique de l’interculturalité, le développement de la confiance en soi et de l’adaptabilité, une confrontation directe avec la concurrence et donc de meilleures chances de pouvoir y faire
face. Concrètement, pour atteindre cet objectif, nous allons augmenter le temps consacré à apprendre l’anglais et dispenser davantage de cours dans cette langue. Cette aptitude compte déjà parmi les critères de recrutement des enseignants-chercheurs à l’École et je souhaiterais l’étendre aux professeurs des universités qui devront justifier d’une expérience internationale lors de leur arrivée. Tous les élèves doivent être capables de maîtriser la langue anglaise pour partir en stage à l’étranger pendant au minimum six mois, entre la deuxième et la troisième année. Cette évolution allongera à terme le cursus Arts et Métiers à 3 ans et demi, voire à 4 ans : un réel atout à la sortie de l’École, car les élèves pourront justifier d’une première expérience, qui plus est à l’international. Une immense majorité d’élèves adhère à cette idée. Nous nous efforçons également d’offrir des enseignements dans d’autres langues. Quant à bien se préparer aux nouveaux métiers, la chose est plus délicate. Mieux vaut en effet préparer davantage l’esprit à l’adaptation que chercher l’adaptation systématique aux attentes immédiates. Par définition, tout ce qui est nouveau va vieillir. Il faut rester sur une formation généraliste qui rend adaptable. Je préfère de beaucoup que nos élèves diplômés se dirigent vers une première expérience d’ingénieur en production, de façon à être confrontés au réel, plutôt que d’opter tout de suite pour la voie du conseil qui constitue de mon point de vue une forme de protection.
Quels sont les secteurs appelés à se développer dans l’avenir et dont le besoin en ingénieurs va s’accentuer ?
Le thème de la qualité de vie conduit à affirmer que de nombreux secteurs vont avoir besoin d’ingénieurs. Le premier d’entre eux est l’énergie : on ne peut pas parler de qualité de vie sans énergie, mais une énergie qui préserve notre environnement. L’École a reçu une demande très forte de la part du CEA, d’EDF et des constructeurs de centrales pour former des ingénieurs avec une spécificité nucléaire. Il en faut rapidement plusieurs milliers par an pour construire de nouvelles centrales et remplacer notre parc actuel vieillissant. Je me positionne résolument en faveur du nucléaire, une énergie naturelle et qui ne pollue pas. Très vite, la technologie de surgénération va nous apporter la solution pour régler la question des déchets. Cela n’écarte en aucun cas la voie des énergies renouvelables : là aussi, il y a du travail pour nos ingénieurs, en particulier la création d’entreprises de développement des technologies des énergies renouvelables pour les particuliers. Le secteur de la santé est aussi un domaine qui va nécessiter de plus en plus de compétences, du fait du vieillissement de la population. Les procédés de fabrication de très haute technologie, comme le soudage par frictionmalaxage (FSW – Friction Stir Welding), l’usinage à grande vitesse sans lubrifiant ou les procédés propres de fonderie, constituent également de réels débouchés. Ces nouvelles technologies qu’il faut maîtriser vont favoriser notre compétitivité. Le domaine des transports (aéronautique, automobile et ferroviaire) est lui aussi porteur de nombreuses innovations et très ouvert aux ingénieurs qui sauront faire preuve de créativité.
Qu’est-ce que ParisTech va apporter aux Arts et Métiers ? Comment l’École peut-elle conserver son identité dans cette structure ?
ParisTech va renforcer notre visibilité nationale et mettre en place notre visibilité internationale: c’est l’effet naturel des masses critiques. L’Ensam, comme d’ailleurs les autres grandes écoles françaises, est relativement méconnue en dehors de nos frontières. Toutes se sont jusqu’à présent contentées d’une reconnaissance nationale ; il faut aujourd’hui changer d’échelle. ParisTech est une formidable opportunité pour tous ses membres de rattraper ce manque de visibilité en formant un potentiel énorme qui rassemble l’ensemble des personnels, des laboratoires, des spécificités de formation... Les enjeux sont considérables. Ces possibilités de synergie vont nous permettre de nous lancer dans des projets de grande envergure et poser les bases d’un institut européen de technologie. Les grandes écoles qui aujourd’hui n’ont pas encore rejoint ParisTech ne pourront pas à terme rester à l’écart. Pour l’École, c’est un véritable vecteur pour affirmer son identité de formation à la technologie, au sens du concret et au leadership dans les projets : on l’affirme, on le fait et on en est fier !
Quel rôle les Centres de province peuvent-ils jouer dans ParisTech ?
Je voudrais rappeler que l’Ensam est un établissement unique. L’identité régionale a moins de sens aujourd’hui dans un contexte internationalisé. S’il n’y a qu’une chose à retenir, c’est bien la marque Arts et Métiers qu’il faut défendre et afficher partout. Les Centres ne sont ni en concurrence, ni détachés du Centre parisien ; ils forment les campus d’Arts et Métiers ParisTech. C’est en affirmant cette position que nous augmenterons notre visibilité. Les différents Centres régionaux apportent une grande richesse à l’École, de manière de plus en plus complémentaire et en pratiquant l’ingénierie collaborative intercentres. L’Ensam a cette chance rare d’être à la fois un établissement unique et de disposer d’implantations dans les régions qui partout affichent Arts et Métiers ParisTech : à nous de bien exploiter cet avantage.
Quelle place la transmission des valeurs gadzarts occupe-t-elle dans ce nouveau contexte ?
Il me paraît évident que le concept de la formation Arts et Métiers s’inscrit en phase avec les valeurs gadzarts. Nous devons être capables de faire émerger la synergie entre les valeurs transmises et des caractéristiques à affirmer, comme l’aptitude au travail en équipe, la démarche de projet ou le respect environnemental. Cette synergie sera d’autant plus bénéfique qu’elle résultera d’un dialogue résolument constructif entre les élèves et leur administration. C’est en rapprochant les valeurs gadzarts des trois piliers du développement durable que nous pourrons converger vers une complémentarité entre la formation dispensée par l’École et les valeurs transmises. Cela suppose une éthique rigoureuse. L’utilité des activités exprimant les valeurs doit être compréhensible par l’extérieur. En affirmant qu’elles contribuent à la qualité de la vie, les valeurs gadzarts doivent rassurer et rassembler. Elles doivent se transmettre en cohérence avec le cursus de formation et autour de vrais projets qui vont révéler les personnalités et susciter enthousiasme et adhésion. Chacun doit méditer ces réflexions : élèves, anciens élèves, direction de l’École, corps professoral. Il en va de notre
identité en tant que formation supérieure à la technologie.
Arts et Métiers Magazine n°303 - septembre 2006
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